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"Le Sahel peut se nourrir"

Publié le par nassaramoaga

Pr ALHOUSSEINI BRETAUDEAU, SECRETAIRE EXECUTIF DU CILSS

 

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Famine au Niger, insécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest, plus particulièrement au Sahel, période de soudure qui s’annonce. Autant de questions qui ont espéré avoir des réponses chez le Secrétaire exécutif (SE) du CILSS (Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel), le Pr Alhousséïni Brétaudeau. Pour y répondre, cet ancien professeur malien d’agronomie et d’agriculture qui a enseigné pendant une trentaine d’années son sacerdoce dans de nombreux pays africains, a daigné nous recevoir. C’était le samedi 1er mai 2010 dans l’enceinte du siège du comité, à Ouagadougou. Selon lui, pour venir à bout de cette insécurité alimentaire au Sahel, il faut équilibrer les flux commerciaux céréaliers dans la région, investir dans l’agriculture, le tout agrémenté d’une bonne dose de solidarité.


"Le Pays" : Du 30 mars au 1er avril 2010 à Lomé au Togo, il y a eu une rencontre de concertation sur la situation alimentaire et nutritionnelle au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Quel a été le constat ?


Pr Alhousséïni Brétaudeau : Cette réunion a beaucoup travaillé à examiner tous les résultats de la campagne agricole (2009-2010, ndlr) au niveau de l’ensemble des États du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest. Et globalement, la production agricole au Sahel est estimée à 16 millions de tonnes. Ce qui constitue une baisse de production de 9% par rapport à celle de l’année dernière mais une hausse de 11% par rapport à la moyenne des cinq dernières années. Mais cette production assez importante au Sahel cache certaines disparités. Dans certains pays comme le Burkina Faso ou le Mali, la production agricole a été forte, mais il y a malheureusement des poches de déficits importants. Par contre, dans des pays comme le Niger ou le Tchad, la situation est beaucoup plus grave car le déficit par rapport à la moyenne est important. Au Niger par exemple, on a un déficit de plus de 20 millions 300 000 tonnes par rapport à la production de l’année passée. Dans ces pays, il y a donc des populations vulnérables à qui il faut apporter un appui.


Quelles ont alors été les recommandations issues de cette rencontre ?


Pour essayer de résorber la situation préoccupante de l’alimentation en Afrique de l’Ouest et au Sahel, il faut faire fonctionner correctement les circuits des marchés. Il faudrait que les productions puissent circuler assez librement des zones de production vers les zones déficitaires. Toutes les autorités régionales, telles que l’UEMOA et la CEDEAO, sont à pied d’oeuvre, en collaboration avec les États et l’appui technique du CILSS, pour veiller à la bonne circulation des denrées alimentaires des zones de production vers les zones déficitaires. Il y a également la solidarité qu’on doit faire jouer. Le mot "solidarité" n’est pas un vain mot. Si nous prenons le geste typiquement sahélien que le Burkina vient de faire à l’endroit du Niger, ce sont des gestes comme ceux-là qu’on doit voir au Sahel. Que tous les États sahéliens soient solidaires et puissent s’apporter une aide mutuelle.


Parlant justement du Niger, quelles sont les raisons techniques qui ont pu entraîner cette famine ?


Les raisons techniques sont celles qui sont valables dans tous nos États. Malheureusement, notre agriculture est essentiellement pluviale. Ensuite, elle est tributaire des conditions pluviométriques.


"La situation au Burkina est différente de celle du Niger"


En début de campagne, on avait globalement prévu que la pluviométrie au Sahel allait être légèrement plus faible par rapport à celle de l’année passée. C’est vrai qu’il y a des zones qui ont connu une pluviométrie assez équilibrée, mais il y en a de nombreuses qui ont connu des déficits importants. Et c’est ce qui justifie la situation agricole catastrophique au niveau du Niger.


Le gouvernement procède du 2 au 4 mai 2010 à une opération de vente de céréales à prix social dans la partie sahélienne du Burkina. Faut-il craindre que la situation nigérienne prévaille aussi au Burkina ?


La situation au Burkina est différente. Le Burkina et le Mali sont des pays qui ont cette année relativement bien produit. Je crois que les différentes politiques d’appui des deux chefs d’État aux politiques agricoles ont contribué à booster la production agricole. Mais il y a au niveau de ces deux États quelques poches et il faut obligatoirement les aider. Même si les produits circulent librement, ces populations, qui sont essentiellement composées d’agropasteurs, sont démunies. Dans toute cette partie sahélienne, les pâturages sont pratiquement inexistants. Et le bétail n’a aujourd’hui aucun prix tellement les animaux sont maigres. Même si les céréales sont là, elles (les populations, ndlr) n’ont pas de quoi se les acheter. Un animal qu’elles pouvaient vendre à 40 000 ou 50 000 F CFA, elles ne peuvent plus en retirer 5 000 F CFA. Comment voulez-vous que ces populations puissent subvenir à leurs besoins ?


"La solidarité n’est pas un vain mot"


Et c’est pourquoi je dis qu’il faut un esprit de solidarité entre les populations les unes vers les autres.


Il y a quelques jours, une nappe de poussière en suspension a couvert le Burkina et n’a pas manqué d’effrayer les Burkinabè. Cette nappe peut-elle avoir un impact quelconque sur une campagne agricole ?


Je ne pense pas qu’il puisse y avoir un impact à ce jour. Nous n’avons aucun élément pour vous dire que ce vent de poussière aura un impact sur la pluviométrie de l’année prochaine. De toute façon, c’est une situation anormale. Pour ce qui est du déroulement de la prochaine campagne agricole, d’ici trois à quatre semaines, nous aurons les informations préliminaires et d’ici un mois, nous pourrons communiquer aux différents acteurs les dispositions à prendre pour tirer un meilleur profit de la saison pluvieuse prochaine, qu’elle soit, sur le plan pluviométrique, bonne, moyenne ou mauvaise.


Est-ce qu’on va vers une banque africaine de céréale ?


Non, pas une banque africaine de céréale. Mais le CILSS réfléchit déjà avec tous les pays à la mise en place d’un réseau qui s’attellera à la gestion des différents stocks nationaux. Et qui va éventuellement aboutir à la création d’un stock régional. Et ce stock va permettre de répondre beaucoup plus aisément aux situations d’urgence comme c’est le cas cette année. Je crois que la CEDEAO et l’UEMOA vont être mises à contribution pour la gestion de ce réseau et cela nous permettra de former un stock physique et un stock financier pour pouvoir faire face à ces situations.


Le Sahel est dans une situation donnée. Quel est le rôle du CILSS pour en sortir et les populations peuvent-elles garder espoir ?


Le rôle du CILSS est de produire l’information qui permet aux décideurs de faire de bons choix. Et sur ce plan, je pense que les informations distillées depuis le début de l’hivernage passé jusqu’à présent sont des informations qui aident à la décision. Si vous voyez que les États s’apportent des aides, c’est grâce aussi en partie aux conseils que le CILSS donne.


"Le Sahel aujourd’hui, j’insiste là-dessus, peut se nourrir..."


Pour l’espoir, je crois qu’il ne faut pas trop déchanter. C’est vrai que la situation est alarmante et assez préoccupante. Pour éviter qu’elle ne soit encore plus grave et ne se transforme en crise alimentaire, il y a un ensemble de dispositions que les États et tous les acteurs doivent prendre. Il faut que les pouvoirs publics puissent apporter le soutien nécessaire aux populations déshéritées, fortement affectées par la sécheresse, les changements climatiques pour pouvoir subvenir à leurs besoins. Je crois que l’espoir est permis si nous arrivons à mettre en oeuvre l’ensemble des programmes d’investissement qui sont prévus pour le financement de la campagne agricole. Le Sahel aujourd’hui, et j’insiste là-dessus, peut se nourrir, il peut dégager des surplus de production. La preuve est qu’aujourd’hui, le Burkina a produit pour nourrir la grande partie qui n’a pas produit. Cela veut dire que si cette partie avait également produit, il y aurait des excédents qui pourraient être exportés. L’année passée, le Niger a exporté plus de 1 million 200 000 tonnes de niébé à destination du Nigeria et des autres parties de l’Afrique. Je pense que ce sont des situations conjoncturelles qu’il faudrait essayer de freiner en procédant aux investissements pour booster la production agricole. Je pense que c’est la seule issue pour nous pour ne pas revivre des situations de ce genre. Et je répète, si le CILSS n’avait pas fourni ces informations à temps, aidé les décideurs à prendre les décisions idoines, je pense que la situation aurait pu être encore plus grave. Et déjà, lors de la rencontre qui vient de se tenir à Paris, nous avons lancé un appel à tous les donateurs pour qu’ils aillent dans tous les pays que j’ai cités, la zone nord-est du Burkina, le nord du Mali, le Niger, le Tchad et tous les pays affectés, s’inscrire dans les différents cadres nationaux de lutte contre l’insécurité alimentaire. C’est la seule manière de pouvoir alléger les souffrances des populations affectées.


Source : Le Pays ( Propos recueillis par Abdou ZOURE )

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