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Le boum minier du Burkina sème la désolation : Kalsaka est vidé jusqu’à son âme

Publié le par nassaramoaga

« Si le fétiche est perdu, on est perdu ». Ces mots sont d’un vieux notable de Kalsaka, département d’environ sept mille (7000) âmes et situé à environ 45 km de Yako dans la région du Nord. Cette phrase courte, dans le style propre aux vieux sages d’Afrique est très lourde de sens. L’heure est grave à Kalsaka et c’est dans la consternation que le vieux s’exprime ainsi. Un matin du début de ce mois d’octobre, des habitants de Kalsaka ont constaté que leur fétiche bienfaiteur et protecteur, « Naab chaiss » placé sur la colline à la lisière nord de la bourgade n’est plus là. Sur le champ, il y a eu de très vives inquiétudes, mais chacun a fait preuve de sang froid. Le chef du village, le Naaba Sigri de Kalsaka, est informé.


Selon la coutume, une information d’une telle gravité devrait être confirmée que lorsque les notables en auront fait le constat. Un responsable de la mine, monsieur Alira, jouant le rôle d’interface entre la mine et les populations a été saisi, entre autres par le 1er adjoint au maire de la Commune rurale de Kalsaka. D’abord refusant d’admettre la véracité de la nouvelle, monsieur Alira finira par avoir la confirmation avec le chef d’opération des travaux sur la colline que le fétiche n’est pas à son endroit. Il aurait ensuite accepté que le « Naab chaiss » a disparu. Il a promis que tout sera fait pour le ramener. Une délégation du village va être admise sur la colline pour constater l’absence du fétiche et aussi rafraîchir la mémoire des premiers responsables de la mine, qui feignent de ne plus avoir souvenance de la nature du monument. A l’occasion de la visite, la délégation a constaté qu’à l’emplacement exact du fétiche, un gros engin était toujours entrain de travailler. « Le lendemain une délégation de la mine est venue à son tour pour nous voir et présenter ses excuses. Nous lui avons dit que tout ce que nous attendons, c’est le retour du fétiche », conclut le chef du village.


« Naab chaiss », fétiche bienfaiteur et protecteur de Kalsaka


Le fétiche dont la disparition préoccupe les gardiens de la tradition et les populations de Kalsaka joue un rôle très important dans l’équilibre social de cette localité. Le « Naab chaiss » est une sorte de chaise sur laquelle le chef traditionnel doit s’asseoir pour faire des sacrifices à un moment déterminé. Son nom actuel « Naab chaiss » qui veut dire en langue locale mooré la « chaise du chef » découle du fait que c’est une chaise destinée au chef. Le « Naab chaiss » est fait d’un gros bloc de roche qui se trouve sur la colline et comportant une partie en forme de chaise où le chef s’assoit. C’est le premier et le principal fétiche sur un ensemble de neuf (9) à partir duquel commence une série d’actes rituels obligatoires chaque année à Kalsaka. Après l’accomplissement des rites, les habitants obtiennent la révélation sur les conduites qu’ils doivent respecter au cours de l’année ; ils reçoivent la protection contre les fléaux comme les maladies ; des promesses d’une bonne pluviométrie et de bonnes récoltes.


Le fétiche est le protecteur et le bienfaiteur des populations. C’est un fétiche très vieux ; il serait à l’origine de l’impossibilité pour le roi du Yatenga de mettre les pieds à Kalsaka. Personne ne nie le pouvoir de ce fétiche. Même les responsables de la mine d’or ont bénéficié de ses bienfaits. De l’avis des gardiens de la tradition à Kalsaka, avant l’installation officielle de la mine, ils ont donné l’argent nécessaire pour l’achat des animaux qui ont été immolés pour faciliter l’extraction de l’or. Lorsque les travaux ont commencé, un accident qui a coûté la vie à un travailleur de nationalité étrangère s’est produit. Lorsque le fétiche a été consulté, il est ressorti que la colline ne voulait pas du rouge qui était la couleur des tenues d’une catégorie de travailleurs sur place. Cela corrigé on a pu éviter d’autres drames. Aussi, les responsables de la mine ne peuvent pas ignorer l’existence du fétiche, ni sa nature et le lieu de son emplacement sur la colline.


La mine aurait promis de ne pas toucher au fétiche


Avant l’ouverture, une séance de travail qui a réuni les responsables de la mine et la population a permis de délimiter les espaces sacrés, d’expliquer tous les interdits et de savoir les préoccupations de la population. Quand pour la première fois les responsables de la mine ont demandé le déplacement du fétiche et du cimetière abritant « les morts rouges », c’est-à-dire ceux qui sont décédés violemment dans le sang, les populations ont opposé un refus ferme. Pour elles, il n’est pas question d’enlever le fétiche de sa place. Quant au cimetière situé au pied de la colline, elles refusent d’y toucher, mais si la mine veut le faire, c’est à ses risques et périls. Pour elles, la profanation d’un tel cimetière est lourde de conséquences pour les auteurs.


Après des tractations, la mine aurait décidé d’épargner le fétiche, « Naab chaiss » en l’isolant à l’intérieur d’une superficie de 500 mètres carrés. La promesse avait même été faite de le protéger avec une clôture en grillage. Avec la disparition de son fétiche considéré comme l’âme du village, la population est très inquiète des conséquences qui pourraient en découler. Elle est très remontée contre la mine d’or. « Sur quoi nous allons nous appuyer maintenant ? », se demande un vieux. Pour le premier adjoint du maire de Kalsaka, monsieur Mathias Gomraogo, c’est la dignité d’un peuple qui a été bafouée à travers ses symboles. Le Naba Sigri, chef du village est lui très inquiet. « Près de dix chefs se sont succédé jusque-là et ont entretenu le fétiche. Que ce soit sous mon règne qu’il disparaisse, cela constitue une très lourde responsabilité pour moi », dit-il d’un air très préoccupé. Il s’en suit alors un silence qui en dit long. C’est en principe au mois de novembre qu’on devrait faire le premier sacrifice. D’où tout le dilemme dans lequel se trouve Kalsaka.


Des choses mystérieuses se passent sur la colline


Cet homme a bien dépassé la quarantaine. C’est apparemment « un initié ». « La colline pleure déjà ». « On voit des choses qui se passent sur la colline. Chacun essaie de prier Dieu en attendant », dit-il. Et un vieux de compléter : « ils ont la force et la justice. On peut nous forcer mais les conséquences de la perte de ce fétiche, c’est tout le monde qui les subira, y compris eux (ndlr : les responsables de la mine). Pour le moment, nous faisons des négociations, mais ça pourra changer et ce sont eux qui nous demanderont pardon » Un délai de dix (10) jours a d’ailleurs été donné par les vieux aux responsables de la Mine pour retrouver le fétiche. Ce délai s’expirait le 23 octobre dernier. Pendant ce temps les jeunes de la localité se disent déterminés à en découdre avec les auteurs du « crime ». Selon les rumeurs qui circulent, le fétiche serait enfoui dans un amas de terre. Pour d’autres, il se trouverait en ce moment hors du village. Et d’expliquer que c’est parce que la roche du fétiche contiendrait de l’or qu’elle a été broyée. D’autres soutiennent que c’est pour affaiblir le village et ses velléités de résistances que le fétiche a été enlevé. Nous n’avons pas pu rencontrer les responsables de la mine pour avoir leur version des faits. Le chargé de communication joint au téléphone nous a fait savoir que pour avoir une audience, il fallait suivre un protocole qui nous fixerait un rendez-vous qui irait au-delà de notre séjour.


Les jeunes de Kalsaka sont doublement peinés


A Kalsaka, beaucoup de jeunes sont très remontés contre la mine d’or. Depuis la disparition du fétiche, ils sont mobilisés autour des anciens pour le faire revenir. En tant que futurs responsables de village, ils affirment vouloir bénéficier, eux aussi des vertus de ce fétiche. Ils reprochent d’ailleurs aux vieux d’être trop patients. Leur contentieux avec la mine remonte depuis l’arrivée de la société Kalsaka Minning, appartenant à l’anglais Cluff Minning. La mine s’est emparée de la colline et a interdit l’orpaillage. Impossible désormais de s’approcher de la colline si on n’a pas d’autorisation. Kalsaka est une localité dont l’évolution et l’installation des habitants sont pratiquement liées à la présence de l’or dans la zone. En plus de l’agriculture, beaucoup de jeunes pratiquaient l’orpaillage. Ceci a contribué à l’amélioration des conditions de vie de beaucoup d’habitants de la localité. Les promesses de reconvertir les anciens orpailleurs en ouvriers de la mine n’ont pas été entièrement respectées. On leur reprocherait de ne pas avoir de diplômes. Au même moment ils voient tous les jours arriver des personnes venues d’ailleurs pour être embauchées par la mine. Ces personnes gagnent de l’argent qu’elles reviennent dépenser dans le village.


A cause des miniers, les choses sont devenues très chères et inaccessibles pour les habitants. La frustration des jeunes, c’est de ne pas pouvoir faire la concurrence avec ces gens qui retirent leurs copines. L’un de ces jeunes est nostalgique du temps de l’orpaillage. « On ne connaissait pas de vol ici. Depuis que le commissariat est là, si tu entendais qu’un jeune de Kalsaka a été enfermé, c’est peut-être parce qu’il a eu de l’argent et est allé boire de l’alcool et faire n’importe quoi. Aujourd’hui, on vole et moi qui vous parle, je ne cache pas que si quelqu’un laisse son vélo, je vais le prendre parce que je cherche de l’argent. Ici, les gens ne parlaient pas trop d’aller en Côte d’Ivoire. On avait l’argent et quand quelqu’un venait t’annoncer son mariage, tout le monde pouvait contribuer. Maintenant, on se cache et on ne peut pas se marier. Beaucoup avaient pu acheter des motos, mais elles sont garées parce qu’il n’y a pas d’argent pour mettre l’essence. A présent on pense à fuir le village. On peut le faire, mais les vieilles. Qui va s’occuper d’elles ? », Explique-t-il désespérément.


La poussière à la place des promesses de réalisations


La mine d’or est presque située dans le village. Chaque jour, les explosions des roches et les autres opérations de la mine soulèvent des tonnes de poussière qui couvre le village. Rien ne permet d’évaluer les dommages. « La poussière est source de maladies, nos eaux sont polluées », disent les populations. A les entendre la mine leur fait plus de mal que du bien. « Tout est devenu cher alors qu’il n’y a pas d’embauche. Les étrangers travaillent au détriment de nos enfants. Sur le palais royal, une lumière extrêmement forte et très gênante est pointée et on la reçoit en pleine face. Les responsables de la mine ont initié une formation pour les jeunes aux métiers de la menuiserie et autres. Mais à la fin, ni clé (ndlr : outils de travail), ni argent n’a été donné aux jeunes pour se débrouiller. Comment s’en sortir avec çà ? », racontent-ils amers. Le premier adjoint au maire trouve que grâce à la mine, il y a eu la construction d’une maternité présentement fonctionnelle. La mairie bénéficie également d’un appui financier. Il reconnaît cependant que beaucoup de jeunes sont au chômage alors qu’on leur avait dit que la mine leur apporterait des revenus substantiels.


Tenir compte des populations dans les contrats miniers


Le cas de Kalsaka n’est malheureusement pas le seul où la présence d’une mine d’or est amèrement vécue. A Falangountou où la société Essakane S.A vient de montrer la construction des locaux de la mairie comme une preuve de son souci de prendre en compte les préoccupations des populations, on ne manque pas de griefs contre la mine. Entre autres plaintes, au niveau des logements construits pour reloger les déguerpis, on n’est pas satisfait des toitures en métaux dans une zone où il fait extrêmement chaud (40° à l’ombre). Falangountou qui réclame la tutelle géographique de la mine se dit très défavorisée. Ailleurs l’abandon des populations au moment où leur sol est exploité a eu et continue d’avoir des conséquences déplorables.


Il faut veiller à ce que cela ne nous arrive pas. Si ce sont les mêmes causes qui produisent les mêmes effets, il faut dire que ce sont les frustrations qui sont à l’origine de ce qui se passe ailleurs. Sur le terrain de la lutte au Burkina, des organisations de la société civile sont mobilisées pour que les populations ne soient pas trop brimées. A Kalsaka et sur d’autres sites miniers, ORCADE et Oxfam sont présentes. Elles forment les populations à comprendre les enjeux de la présence de la mine et à se faire respecter. Mais face à des multinationales, elles sont souvent dépassées. Ce qui se passe à Kalsaka est grave. Et la situation est caractéristique d’une population malmenée par les pouvoirs financiers et, n’étant plus sûre de là où elle va, elle entend garder les traces de là d’où elle vient.


Source : Samba Bila ( L’Indépendant )


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