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Ouaga 2000 n’est pas inondée

Publié le par nassaramoaga



                                                       Les inondations du 1er septembre ont fait une dizaine de victimes et plusieurs dégâts matériels chiffrés en milliards de F CFA. On s’accorde tous sur l’exceptionnelle situation qui a provoqué cette catastrophe, à savoir les 263 mm de pluies tombées en moins de 10 heures. Mais les spécialistes de l’urbanisme pensent qu’il ne faut pas tout rejeter sur Dame nature. Il y a bel et bien des causes humaines qui expliquent l’ampleur de la catastrophe.

Les facteurs ayant favorisé la survenue de la catastrophe sont à rechercher dans quatre directions, selon la plupart des spécialistes que nous avons rencontrés. D’abord il y a l’aménagement même de la ville qui se fait sans une vraie opération d’assainissement. Le président de l’Association des urbanistes du Burkina (AUB), Ignace Sawadogo, est catégorique : " A Ouagadougou, l’aménagement n’est pas bien pensé. On organise des opérations de lotissement sans un fonds d’assainissement. On se retrouve avec une urbanisation sans assainissement, ce qui est anachronique ".

Les urbanistes sont formels, on aurait pu minimiser les dégâts si la ville de Ouagadougou disposait des ouvrages d’assainissement beaucoup plus nombreux et adéquats. Au jour d’aujourd’hui, la ville de Ouagadougou possède un réseau de drainage des eaux pluviales très modeste. Le réseau est composé de 165 km de caniveaux, dont 18 km couverts. Les principaux canaux sont au nombre de cinq et ont pour principal exutoire le parc urbain Bangréweogo. Avec l’étalement sans fin de la ville, ce lieu est lui-même régulièrement inondé à chaque saison de pluie. Les rédacteurs du rapport sur le schéma national d’aménagement du territoire avaient aussi tiré la sonnette d’alarme. Pour eux, il fallait un jour s’attendre à cette catastrophe vue la manière dont l’aménagement se fait dans la capitale. Dans leur rapport, l’avertissement est sans équivoque : "La ville de Ouagadougou s’inscrit dans le bassin du Massili, et en particulier entre ses deux affluents de rive droite. Tant que la ville est restée à l’intérieur de ce bassin, elle a bénéficié d’un drainage naturel simple. Mais depuis l’initiative de Ouaga 2000 en 1996, elle est sortie de son site, pour occuper un panneau d’orientation différent. Depuis quelques années, le même processus se répète à l’Est, du côté de Saaba. Cette forme d’expansion ne manquera pas de poser des problèmes lorsqu’il faudra mettre en place des systèmes cohérents de drainage et de traitement des eaux usées".

 

 

                                                           Selon le même rapport, concernant la ville de Ouagadougou, on assiste à un développement urbain à deux comportements : la prolifération des lotissements et de l’habitat spontané en périphérie, dans une ambiance de spéculation foncière généralisée et la multiplication des grandes opérations et des projets en zone centrale, tous orientés vers les activités et les couches sociales à hauts revenus et qui débouchent sur une autre forme de spéculation.

Et pendant ce temps-là, les grandes infrastructures dont la ville aurait besoin pour devenir une vraie métropole sont en attente. On assiste à un détournement de l’action et des moyens publics en faveur d’opérations spectaculaires et lucratives, mais qui ne sont certainement pas les vraies priorités de la ville. Pire les ouvrages existants ne sont pas entretenus. On bitume beaucoup de voies sans faire des caniveaux et ceux qui sont réalisés sont mal entretenus. Par ailleurs, les trois barrages de la ville où convergent les eaux pluviales seraient ensablés. Pour l’urbaniste Pierre Claver Dakissaga, il y a nécessité de s’en occuper pour ne pas connaître dans les années à venir des inondations à répétition car ces barrages sont très peu profonds.


Autre élément mis en cause, c’est la conception du système de voirie à l’intérieur de la ville. " A Ouaga, on construit des voies comme si on était en campagne. Elles sont plus hautes que le niveau des maisons à telle enseigne qu’on a l’impression que ce sont des digues érigées autour des maisons. De tels ouvrages, au lieu de faciliter le drainage de l’eau, la bloquent dans les habitats. ", explique Ignace Sawadogo. Certaines voies primaires seraient en plus dépourvues de caniveaux. C’est le cas de l’avenue qui part du camp Lamizana pour aboutir au stade du 4 Août ainsi que celle qui longe le siège de l’ONEA pour continuer dans le quartier Patte d’oie. Quand ce déficit de canalisation croise la précarité des habitats dans certains quartiers, les dégâts sont inévitables.

 


 

 


          Des habitats précaires dans des zones inconstructibles


                               Le système constructif des maisons est fortement mis en cause dans cette catastrophe. A Ouagadougou, le banco est utilisé sans enduit de ciment pour au moins 30% des constructions. Ce sont les ménages les plus pauvres qui sont les principaux concernés. Cela amène à questionner les politiques publiques sur la question de logement. Pour M. Dakissaga, l’Etat ferait mieux de réorienter sa politique dite de logements sociaux qui ne profiterait pas à la majorité des ménages modestes vers la subvention des matériaux de construction en leur faveur. Même son de cloche du côté de l’Association des urbanistes du Burkina qui estime qu’il faut aussi mettre l’accent sur la sensibilisation des populations pour souligner l’importance de faire la fondation des maisons avec du matériel solide, autre que le banco. "Il faut un programme d’encadrement dans la construction qui prenne l’ensemble des acteurs car la majorité d’entre eux ont appris sur le tas. Ce n’est pas n’importe quelle terre qu’il faut utiliser pour confectionner une brique. Nos grands parents savaient cela. Mais de nos jours, ces connaissances tendent à se perdre. C’est pareil au niveau des maçons où on construit des maisons en un temps record croyant que c’est cela l’efficacité ", souligne Yaya Coulibaly, directeur de l’agence Axiale. A cela, il faut ajouter le " laissez-aller" constaté dans l’occupation des zones interdites de construction. Ce sont les abords des cours d’eau. Or, à Ouagadougou, les services publics sont les premiers à violer cette réglementation.

La plupart des édifices endommagés par cette pluie sont situés dans ces zones inconstructibles : l’hôtel de finance du secteur 11 installé dans le canal du barrage, la Direction de la propreté située dans la zone non lotie du barrage, le siège du Fespaco, le musée de l’armée, le stade Réné Monory et tous les terrains concédés aux privés pour ériger des bâtiments (Watam, SKV, l’Eglise et le garage du pont Kadiogo). Pour Alain Bagré, ex-coordinateur du projet ZACA, " il ne faut pas provoquer le diable en allant s’installer sur des zones inondables. Dans une ville, ce n’est pas tous les terrains qui sont propres à la construction. Il y en a qui servent uniquement au jardinage par exemple. C’est notamment le cas aux abords des barrages. Pourquoi alors laisser les gens construire dans ces zones. Pire, je connais des gens qui ont reçu l’autorisation de la municipalité pour construire car ils détiennent leurs titres fonciers. ". Il estime qu’il faut remettre de l’ordre en commençant par respecter le schéma d’aménagement de Ouagadougou. Mais tout cela nécessite un travail de coordination qui devrait revenir aux urbanistes, selon Leandre Guigma, membre du bureau de l’AUB. Le niveau d’équipement résulte du mode d’aménagement qu’est le lotissement. Dans la pratique, les urbanistes seraient très peu pris en compte dans ces opérations. Pour lui, il faut remettre l’urbaniste au cœur du système d’aménagement de nos villes. L’Etat est-il prêt à s’engager dans ce sens ? C’est toute la question.



Les principaux canaux de la ville


                         Le canal du Moro naba, long de 4,7 km, entre les quartiers Gounghin et Bilbalogo, son exutoire est le barrage n°2 ; le canal central dit de Paspanga, long de 5 km, entre le quartier Koulouba et le centre ville, exutoire pied du barrage n°3 ; le canal de Zogona, long de 4 km dont l’exutoire se trouve au Parc urbain Bangrewéogo ; le canal de Dassasgho, long de 4 km, exutoire au pied de Bangrewéogo. La caractéristique principale de ces ouvrages d’assainissement pluvial est qu’ils sont à ciel ouvert avec comme exutoire le milieu naturel ou les retenues d’eau (les trois barrages de la capitale dont l’ensablement est très poussé). Les canaux à ciel ouvert sont des lieux de dépôt des boues de vidange manuelle, des déchets solides et des eaux usées ménagères. Ils sont parfois utilisés comme lieux d’aisance et ne font pas l’objet de curage régulier. C’est ainsi que ces infrastructures censées aider à l’amélioration des cadres de vie et de santé publique deviennent dans ces conditions plutôt nuisibles et peu efficaces pour jouer leur rôle.



Source:Idrissa Barry (L’Evénement)

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